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mardi 27 juillet 2010


En hommage à Maxime Steinberg (13 décembre 1936 - 26 juillet 2010) : son dernier article paru dans Points critiques, n° 306 de mai 2010

Le Vel’ d’Hiv français 
dans la solution finale en Europe

Maxime Steinberg

La rafle du Vélodrome d’hiver est, en France, un point d’ancrage du discours mémoriel sur la Shoah ou l’Holocauste1. Le film de Roselyne Bosch, sorti en mars 2010, son titre en particulier, illustre ce phénomène. Ce film de fiction se veut une reconstitution historique. Il bénéficie de l’érudition de Serge Klarsfeld, le spécialiste incontournable de la solution finale en France. Des acteurs, de renom en l’occurrence, y jouent des rôles véridiques. Le film est bien promotionné. En avant-première, il est montré dans 27 salles en France pour les professeurs disposant d’un document pédagogique envoyé à 11.000 collèges et lycées. Surtout, la veille de sa sortie en salle, il est vu à la télé. Sur France 2, il fait 3,5 millions de téléspectateurs, le 9 mars. En salle, son audiométrie comptabilise plus de deux millions de spectateurs fin mars2. Si l’accueil est favorable, la critique est plus mitigée3. La tentative de reconstituer au cinéma un événement historique qui n’a laissé aucune image4 est fort discutable. Au fil des pellicules, elle risque l’anachronisme, plus encore dans sa réalisation portée par l’air du temps et son questionnement. Du point de vue mémoriel, l’intérêt du film est ailleurs. Le film n’a généralement pas été apprécié par les critiques, mais ils s’en moquent visiblement, remarque judicieusement Jean-Paul Duchâteau à propos de jeunes spectateurs captivés qu’il a observés pendant la projection. C’est que le film parle au public. Très significativement, il porte le titre tout simple de la rafle comme si, de connivence, on sait déjà de quoi il s’agit. La rafle du Vel’ d’Hiv est, en effet, une référence. Depuis les années ‘70 et plus encore dans la dernière décennie du 20e siècle, films6, documentaires, BD et livres d’histoire ou de témoignages abordent la «  rafle du Vel’ d’Hiv  ». Sur la toile, aujourd’hui, pas moins de 164.000 pages s’y réfèrent sous cette appellation. C’est dire que l’événement historique – et il est considérable – est effectivement entré dans la mémoire collective en France. Si le Vélodrome d’Hiver a disparu depuis 1959, la plaque commémorative y apposée en 1946 fixe désormais le lieu du souvenir au numéro 8 du boulevard de Grenelle, dans le XVe arrondissement. En 1992, avec le 50e anniversaire, elle devient un haut lieu mémoriel en France. Pour la première fois en un demi-siècle, un président de la République se joint à la commémoration de la grande rafle organisée par les Français et exécutée par leur police nationale pour le compte des officiers SS allemands. Le discours du président socialiste François Mitterrand est pourtant hué, le 17 juillet7. Le président français dénonce le gouvernement de Vichy, mais n’impute aucunement la responsabilité de la France. Une pétition d’intellectuels, journalistes et artistes en avait pourtant fait un enjeu de l’idée même de la République française, fidèle à ses principes fondateurs8. Mais le chef de l’état persiste comme ses prédécesseurs. Le décret de 2 février 1993 instaure le 16 juillet en journée commémorant les persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite gouvernement de l’État français (1940-1944). En 1995, son successeur, le gaulliste Jacques Chirac, à peine élu et qui a manqué les grandes commémorations du cinquantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, saisit l’occasion du 16 juillet pour lui imprimer sa marque et inaugurer ainsi le temps de la repentance officielle. Il y a 50 ans, proclame ce président français, la France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. Le discours de Chirac aura un impact au-delà de l’hexagone, porté par le procès Papon qu’il aura rendu possible en France9.

Du point de vue historique, c’est-à-dire aussi dans le contexte de la solution finale en Europe, la rafle du Vel’ d’Hiv mobilise, les 15 et 16 juillet, 7.000 policiers, gendarmes français et autres fonctionnaires, pourvus des adresses et qui s’emparent de plus de treize mille Juifs, exactement un total de 13.152 personnes. Ces deux journées de rafle sont essentielles10. D’un coup, elles rassemblent entre un cinquième et un sixième des Juifs qui auront été déportés de France de l’été 1942 à l’été 1944. S’agissant d’une entreprise démographique à solde négatif, cette action d’envergure, nom de code Vent printanier, réduit la population juive de Paris et du département de la Seine de près de 10%. Le Vélodrome d’Hiver qui donne son nom à la rafle de la mémoire ne peut en contenir que 8.000, précisément les familles raflées, femmes et enfants compris. Le propos d’une rafle pour la déportation des Juifs est de s’attaquer à toute une population, des hommes certes, mais en plus grand nombre – et pour la première fois en France – des femmes et des enfants. Dès 1941, les hommes, quant à eux, font l’objet d’arrestations massives. Le 14 mai, 3.710 Juifs parisiens, des hommes uniquement, tous étrangers, sont arrêtés sur convocation personnelle dans les commissariats de quartier. Du 15 au 20 août, une deuxième rafle de la police parisienne, plus classique, se saisit à leur domicile légal de 4.232 Juifs des XIe et XIIe arrondissements. Toujours des hommes juifs, toujours des étrangers. Le camp de Drancy, ouvert à cette fin dans la banlieue nord de Paris, leur est réservé. Jusqu’en 1943, il relève des seules autorités françaises et fonctionne comme centre d’internement juif à l’instar des camps dits de concentration de la zone non-occupée, dans le Sud de la France. Dès mai 1940, plusieurs milliers de «  suspects  » déportés de Belgique – ils sont encore plus de 3.000 en été 1942 – y sont internés, les plus nombreux sont les fugitifs juifs du Grand Reich allemand, victimes de ce chauvinisme qui donne son brevet patriotique à une xénophobie officielle, mais anticonstitutionnelle. Il en est de même en France sous la 3e république à laquelle met fin l’avènement de l’État français du Maréchal Pétain. Sous le gouvernement de Vichy, dès octobre 1940, les réfugiés de l’exode, Juifs étrangers de France ou de Belgique, rejoignent ces camps ou sont assignés à résidence dans des Groupements de travailleurs étrangers. Si la xénophobie imprime sa lourde marque à l’antisémitisme d’État pratiqué d’initiative par la France, les Juifs de nationalité française ne sont cependant pas épargnés. Le 12 décembre 1941, la troisième rafle est certes allemande, mais, assistée de la police française, elle vise de préférence des Juifs français, plutôt des notables. 743 sont arrêtés et on prélève à Drancy 300 autres détenus pour atteindre le quota des 1000 déportés annoncés. Il ne s’agit pas encore du début des évacuations des Juifs de l’Ouest11. À Berlin, elles ne sont pas encore au programme du service antijuif de la Sécurité du Reich. Pour reprendre le mot d’Eichmann à propos d’une éventuelle déportation des femmes et des enfants juifs de Serbie en octobre 1941 (les militaires allemands les fusilleront, en conséquence comme les hommes l’ont d’abord été), les moyens techniques font défaut pour une telle entreprise qui, du centre, se conçoit à l’échelle européenne, dans le cadre des plans généraux. Les déportations envisagées en France sont, par contre, une initiative du commandant militaire de ce territoire occupé. Elles visent des éléments criminels judéo-bolchevicks et proposent une alternative à la sanglante politique d’exécution d’otages, ordonnée par Berlin sur injonction du Führer, en représailles d’attentats contre des militaires allemands. Au comble de cette répression, l’occupant fusille, le 15 décembre, une nouvelle série d’otages, cette fois, ils sont officiellement 100 – 95 en fait – qualifiés de juifs, communistes et anarchistes. Au moins 53 d’entre eux sont des détenus pris à Drancy. Quant à la déportation alternative, il faut attendre trois mois pour lever les obstacles à cette initiative militaire impromptue. Du 27 mars au 17 juillet, elle concerne en tout quelque 6.000 Juifs de nationalité étrangère ou apatrides, transférés des camps français au camp de concentration d’Auschwitz, le dernier convoi quittant Drancy, le lendemain de la rafle du Vel’ d’Hiv. Dans cette première déportation hors programme qui, même au dernier convoi, ne comporte aucun enfant et très peu de femmes, les déportés de France, les «  Français  » comme on dit en raccourci en gommant cette problématique politique des nationalités, ne subissent pas de sélection à l’arrivée à destination. C’est l’entièreté du convoi que le camp de concentration accepte et inscrit à sa matricule. Tous les déportés deviennent des Häftlingen, le matricule tatoué sur le bras gauche. Au contraire, les convois de l’évacuation des Juifs de l’Ouest, programmée le 11 juin 1942 à Berlin sur le mode d’une mise au travail à l’Est, sont autorisés à inclure 10% d’inaptes. À l’arrivée en rase campagne entre Auschwitz et Birkenau, les déportés juifs, les seuls à l’être, sont désormais filtrés, dès la sortie des trains. Les médecins SS l’opèrent encore sur la rampe. Ils ne retiennent pour le camp de concentration que les déportés juifs jugés aptes au travail de forçat, du moins dans le cas des hommes. Pour les déportées joue pleinement le primat idéologique. Dans le cas d’Auschwitz-Birkenau, il subordonne l’opportunisme pragmatique des besoins en main-d’œuvre de l’économie de guerre aux impératifs de la disparation de ce peuple dont les femmes et les enfants sont, en conséquence, les cibles obligées. Le 19 juillet, le premier convoi de cette série fatidique, le septième parti de France, est encore formé en grande partie de Juifs arrêtés en 1941, les femmes y sont moins nombreuses et il ne comporte pas d’enfants en dessous de 16 ans. Convoi de transition parti dans le cadre de la décision du 11 juin 1942, il subit d’office la sélection meurtrière qui, pour la première fois avec des déportés juifs de France en dirige en l’occurrence 35%, dès leur descente du train, vers le centre de mise à mort12. À cette date, le lieu d’extermination n’est pas dans un camp, il est dissimulé dans la forêt de bouleaux hors du périmètre du camp de Birkenau, l’annexe du camp principal d’Auschwitz. Deux fermes paysannes, distantes l’une de l’autre, le constituent. Appelées bunkers 1 ou 2 dans le jargon SS, elles sont aménagées en chambres à gaz, mais ne sont par pourvues d’installation de crémation13. Les chambres à gaz-crématoires dont les ruines sont visibles sur le site muséal de Birkenau, mais en bordure du camp, ne fonctionnent qu’à partir de mars 1943 et ne concernent pas les déportations de l’été à l’automne 1942. Cette période-ci est cependant véritablement capitale. Le sort des Juifs de l’Ouest se joue dans ce court espace-temps des cent jours de 1942. Des 73.853 Juifs de France acheminés vers l’Est, la plupart à Auschwitz-Birkenau, 56,8% – 41.951 personnes – y parviennent encore en 1942. Et, dans cette première année de l’extermination des Juifs de l’Ouest, 21.000 au moins – soit 50% – sont gazés dès l’arrivée. Le taux d’extermination immédiate est, dans le cas français, relativement bas, si l’on ose dire. La raison en est une déportation qui ne prend pleinement son caractère génocidaire qu’avec l’arrivée à Birkenau des enfants du Vel’ d’Hiv. Par contre, dans le cas belge, où la déportation est plus tardive et ne débute que le 4 août avec le départ du convoi n°1, le taux moyen d’extermination immédiate se situe à 64,4%, soit 10.708 gazés sur les 16.625 déportés de 1942. Proportionnelle plus qu’en France, les deux tiers des Juifs déportés de ce pays à Auschwitz-Birkenau le sont en cette année fatale. Les recherches effectuées pour le nouveau mémorial de la déportation des Juifs de Belgique permettent, grâce à l’informatisation des données, d’affiner cette approche statistique qui, trop globale, gomme les différences pourtant significatives, avec ses moyennes surfaites14. Si la mise à mort des déporté(e)s en atteint près des deux tiers, il faut, en effet, en rechercher l’explication dans la logique génocidaire des chiffres. Comme l’expose le chef des tueurs SS, Heinrich Himmler dans son fameux discours aux chefs du parti nazi le 6 octobre 1943 à Posen, c’est l’ordre de tuer les femmes et les enfants juifs qui fait la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre15. S’agissant du massacre au gaz à l’arrivée à Birkenau, l’historien ne dispose pas de données chiffrables pour ventiler le sort des déportés selon l’âge, mais il peut distinguer selon le sexe, c’est-à-dire les hommes et les garçons de moins de 15 ans d’une part, les femmes et les filles de l’autre. Dans le cas ‘belge’, à cet égard le plus finement analysé, le taux moyen d’extermination immédiate dépasse les 64% parce que systématiquement les hommes d’Himmler sélectionnent les femmes et les filles juives pour la chambre à gaz. En 1942, ce sont 79,8% des déportées de Belgique qui disparaissent à jamais après leur débarquement. La différence est considérable avec le sort des hommes et des garçons dont, en totalité, un sur deux est reconnu apte au travail de forçat et entre comme détenu dans le camp de concentration. Dans le cas belge aussi, c’est l’arrivée des enfants du Vel’ d’hiver qui fait la différence. Il n’y a bien sûr pas de Vélodrome d’Hiver ayant servi en Belgique de lieu de rassemblement. Mais les rafles de la solution finale se déroulent à Anvers sur le modèle du Vel’d’Hiv français16. En deux nuits, les 15-16 et 28-29 août, les SS allemands s’emparent, avec l’appui de la Feldgendarmerie et grâce à la coopération de la police belge, de 10% des Juifs d’Anvers, plus qu’à Paris, toutes proportions gardées. Il est vrai que dans la capitale belge, plus peuplée de Juifs que la métropole anversoise, les Allemands ne peuvent monter qu’une seule opération d’envergure avec leurs seules forces dans la nuit du 3-4 septembre, les bourgmestres bruxellois ayant refusé de prêter leurs agents à des arrestations illégales en regard du code pénal belge. Quelles qu’en soient les modalités, c’est la rafle qui fait la différence dans la solution finale. Avec l’arrivée des raflés d’Anvers à Birkenau, la mise au travail des Juifs de Belgique à l’Est bascule dans le judéocide. Le convoi 4, parti le 18 août – on gardera en mémoire ce temps de la mi-août –est exterminé le 20 août à 82,5% en moyenne, 86,5% des filles et des femmes étant gazées. La rafle avait livré 70% du convoi à la caserne Dossin, faisant grimper à 23,4% le pourcentage des enfants de moins de 15 ans. Cette présence massive d’enfants est la marque de la solution finale. Au départ de la déportation occidentale, les SS des affaires juives à l’Ouest n’ont pas été autorisés à incorporer les enfants en dessous de 16 ans même dans la tranche des 10% d’inaptes au travail. D’où la prudence inhabituelle du capitaine SS Dannecker, le frénétique Judenrefent de Paris, quand le maréchal Pétain et son vice-chef de gouvernement, Pierre Laval, proposent aux Allemands de prendre les enfants des Juifs étrangers à arrêter dans la grande rafle en préparation. 4.051 enfants seront pris avec leurs parents de nationalité étrangère ou apatrides pendant la grande rafle parisienne. Ils sont la monnaie d’échange pour le refus des Français de laisser la police nationale arrêter des Juifs de nationalité française et les livrer à l’occupant allemand. Le Maréchal Pétain préfère, selon ses termes, discriminer les Juifs français des Juifs étrangers. Le chef de l’État français juge que cette distinction est juste et, pariant sur la xénophobie – mais il se trompe –, il pense qu’elle sera comprise de l’opinion. Le 6 juillet, Dannecker, pris au dépourvu, s’en réfère d’urgence à Eichmann. Ce dernier met pourtant quinze jours pour trouver une réponse appropriée à cette demande inattendue, s’agissant de la déportation occidentale. Le 21 juillet, il autorise d’incorporer les enfants à partir du quinzième convoi de Juifs expédiés de France18. Le convoi n°15 quitte, le 5 août, la gare de Beaune-la-Rolande. Les raflés du Vel’ d’Hiv ont été internés dans le camp établi dans cette commune du Loiret, au sud de Paris, ainsi que dans celui de Pithiviers. Ce convoi de Beaune-la-Rolande qui comprend des familles avec des enfants et plus de femmes que d’hommes est le premier parti de France dont le taux d’extermination à l’arrivée est de 69,5%, soit 704 personnes gazées sur les 1.014 déportés. Les enfants dont la déportation était attendue sont annoncés au service d’Eichmann au départ de Drancy du convoi 19 du 14 août, pour la première fois, signale le télex réglementaire adressé à la Sécurité du Reich. A l’arrivée, 871 déportés, les enfants compris, sont gazés sur 991 déportés, un taux d’extermination immédiate de 88,3. C’est le tournant de la déportation des Juifs de l’Ouest dont l’arrivée des convois à Birkenau précipite la plupart dans leur génocide et son immédiateté.

La disponibilité des autorités françaises et celles de leur police, engagées dès 1941 dans des arrestations massives expliquent, dans le cas de la France, l’option de la coercition pour la mise en route des trains à partir de ce pays. Aux Pays-Bas et en Belgique, le modus operandi est plus modulé, s’il comporte aussi le recours à la rafle. Celle-ci intervient en seconde instance. D’emblée, on table sur l’obéissance. La rafle aussi : elle implique que les Juifs restent à leur domicile légal inscrit au registre qui identifie leur race selon sa définition nazie. La rafle par contre, s’attaquant à tous, anonyme et aveugle, a l’effet pervers, du point de vue de son efficacité ultérieure, de généraliser l’insécurité et de pousser les rescapés dans la clandestinité. De ce point de vue fonctionnel, même le succès de la rafle du Vel d’Hiv’ est problématique : le plan se fondait sur 27.391 fiches de Juifs de Paris et banlieue à répartir aux équipes de policiers et son taux de réalisation s’avère médiocre, situé à 40% à peine. À Amsterdam où 60% des Juifs néerlandais sont concentrés et, comme dans un piège, coupés du reste du pays par le contrôle du trafic ferroviaire de sortie, on tient à les garder sous la main. L’action démarre avec les employés du Joodsche Raad, le conseil juif, qui expédient par la poste sous recommandé les ordres individuels allemands de se présenter au camp de rassemblement pour une prestation de travail, l’Arbeitseinsatz. Le camp de Westerbork d’où le premier transport vers Auschwitz part le 14 juillet, attend ses déportés à raison de 600 par jour. Le programme ‘belge’ prévoit un rythme quotidien de 300 entrées à la caserne Dossin, le camp de rassemblement de Malines en Flandre (Mechelen en néerlandais). Les employés de l’Association des Juifs en Belgique – créée sur ordre de l’occupant et placée sous le contrôle exclusif de l’officier SS des affaires juives – distribuent à domicile pour le compte des Allemands les ordres de travail individuels. Très vite, le 1er août, les postiers de la solution finale joignent à la convocation individuelle un appel des présidents juifs de l’AJB et des communautés israélites locales invitant à obéir dans l’intérêt des familles et de la population juive toute entière. À Amsterdam, les SS ont rejeté la même suggestion du conseil juif20. Par mesure d’intimidation, la police d’ordre allemande a pris en otage 400 hommes et 240 femmes, la veille du départ du premier convoi en vue de les envoyer dans un camp de concentration en Allemagne, une menace qui parle à la mémoire des Juifs amstellodamois21. Sauf 50 déportés, la plupart des otages, y compris 31 employés du conseil juif, seront libérés. Trois semaines après, les Schupos opèrent, le 6 août, un deuxième raid d’intimidation sur Amsterdam et s’emparent à leur domicile d’environ 1.600 Juifs. A leur tour, le 9, les SS de la police de sécurité, souvent en civil, viennent en arrêter chez eux. Jouant de tous les registres, ils acceptent, à l’intervention du conseil juif, d’en libérer un millier. Le système de la convocation épuise cependant ses ressources et on passe aux arrestations systématiques sur liste, maison après maison. Elles débutent le 2 septembre, effectuées par la police municipale néerlandaise. Le malaise parmi les officiers oblige au début d’octobre à recourir à des détachements d’auxiliaires d’Ordre nouveau organisés dans les structures même de la police néerlandaise en voie de nazification. Le processus est du même ordre en France où la Milice prend bientôt le relais des arrestations que la police française négocie désormais au coup par coup depuis les protestations publiques des évêques à la fin de l’été 1942, indignées par l’arrestation des femmes et des enfants, même étrangers. En Belgique aussi, il faudra, à raison de l’insoumission des réfractaires, passer aux rafles, dès la mi-août. On connaît déjà les deux rafles nocturnes d’Anvers, le 15 août (845 raflés déportés) et le 28 (943 raflés déportés) avec le concours de la police belge. Une 3e rafle, véritable chasse à l’homme à travers la ville, se déroule en plein jour, les 11 et 12 septembre (745 raflés déportés). Cette opération annonce la traque des clandestins qui, dès la fin de septembre, deviennent trop nombreux pour ignorer ce phénomène préoccupant. Pour les débusquer, une quatrième rafle a lieu les 22 et 23 septembre (761 raflés déportés). Les SS allemands, appuyés par la Feldgendarmerie et un renfort de SS flamands, utilisent les services de ravitaillement d’Anvers comme traquenards pour se saisir des Juifs venus retirer les feuilles de timbres mensuelles, munis de leurs papiers d’identité légaux qui, estampillés de la marque Jood-Juif les dénoncent. Cette focalisation sur Anvers qui n’est plus en 1942 la ville ‘juive’ la plus nombreuse s’explique par la disponibilité des autorités belges locales et de leur police. Tantôt, celle-ci s’en tient à verrouiller la zone de la rafle où opèrent les Allemands ; tantôt elle pratique seule les arrestations ; tantôt encore, elle prend en charge des Juifs arrêtés par les Allemands. Le 3 septembre, une seule rafle nocturne (660 raflés déportés) peut être organisée dans la capitale avec les seules forces allemandes. Le refus des bourgmestres de prêter les 150 agents demandés oblige les officiers SS en poste à réduire leurs ambitions antijuives. D’Amsterdam à Bruxelles en passant surtout par Anvers, la rafle intervient au moment crucial des déportations et pour en précipiter le cours comme un catalyseur paradoxal : tantôt elles persuadent les déportés convoqués à obéir, tantôt, à l’inverse, elles sanctionnent l’échec de la convocation en raison de l’insoumission croissante des réfractaires. Ceci étant, en dépit de l’ampleur de leurs ravages qui, quasi d’un coup, remplissent un convoi, les arrestations les plus nombreuses sont néanmoins ces Einzelaktionen ces actions isolées du texte allemand qui les différencient des razzias22. Dans le cas belge, 56,4% des déportés (soit 14.248 personnes) ont été pris dans ces circonstances. Les rafles des Juifs en Belgique en livrent beaucoup moins, 17,9%. On ne saurait à cet égard sous-estimer les ressources de l’obéissance appuyée par la docilité de l’AJB : 15,9% des déportés, 4.203 personnes, se présentent de leur gré au camp de rassemblement. Les rafles qui focalisent tant l’attention nécessitent d’être resituées dans le contexte du rassemblement des déportés et, de ce point de vue, le cas belge montre combien les modalités en sont diverses. Même la rafle se décline sur différents modes. Mais, sous peine de le banaliser, le mot doit conserver sa dimension d’arrestations massives et s’appliquer à des actions d’envergure sous peine de manquer l’essentiel23. C’est cette ampleur qui fait la rafle avec son indifférenciation. Celle du Vel’ d’Hiver, toute considérable qu’elle soit, n’est pas pour autant la plus remarquable. Le modèle est antérieur aux grandes déportations. C’est la rafle de la Nuit de Cristal, le 10 novembre 1938. On sait que les miliciens nazis déguisés en civil déchaînent leurs violences à travers l’Allemagne, brulant les synagogues et dévastant les magasins, vitrines brisées, tuant aussi 91 Juifs. A son tour, la police de sécurité et les SS entrent en action. Il s’agit, pour les hommes d’Himmler, de donner avec la force coercitive nécessaire le coup d’accélération décisif à la politique d’émigration forcée des Juifs. Encore dans la nuit, les détachements en arrêtent 20.000 à travers le pays, des hommes seulement, spécialement des riches, précisent les instructions de Reinhardt Heydrich, chef du service de sécurité de la SS et de la police de sécurité : ils seront internés dans les camps de concentration dont le nombre de détenus double en cette circonstance. Mais la plupart – plusieurs centaines meurent dans cette épreuve – pourront finalement quitter le pays pour autant qu’’ils cèdent leurs biens au Grand Reich allemand. Arrestation de masse, la rafle des Juifs trouve son modèle le plus meurtrier dans le ravin de Babi Yar, les 29 et 30 septembre 1941. Occupant Kiev depuis 10 jours, les Allemands ordonnent, par affiche, aux Juifs de la ville de se présenter au point de rassemblement prévu – près d’un cimetière – en vue de leur transplantation, le matin du 29 septembre sous menace d’être abattus s’ils sont trouvés en ville. Conduits à quelques kilomètres, dans le ravin de Babi Yar, 33.771 y sont fusillés en deux jours, la plus grande tuerie du judéocide. Dans le gouvernement général de Pologne, l’évacuation des Juifs déjà rassemblés dans des ghettos urbains donne lieu à une autre forme de rafle tout aussi meurtrière. À Varsovie, le repeuplement à l’Est se déroule, à partir du 22 juillet 1942 et, au rythme échevelé de convois quotidiens de 5.000 déportés, le ghetto est vidé d’environ 300.000 de ses habitants en moins de 3 mois. À l’œuvre, les forces de police allemandes, leurs auxillaires baltes ou ukrainiens, la police municipale polonaise également et, le dernier mais non le moindre, le service d’ordre juif. Ils les acculent, de gré ou de force, à se rendre à l’Umschlagplatz, la place d’embarquement. Les trains en partent vers le centre de mise à mort de Treblinka, à une centaine de km à l’est de Varsovie. Ici, comme à Babi Yar, il n’y a pas de sélection et aucune préoccupation pragmatique n’altère l’impératif idéologique. À la différence d’Auschwitz qui à cet égard n’est pas le modèle que d’aucuns prétendent y voir, le convoi tout entier passe à la chambre à gaz. La rafle est immédiatement génocidaire, si on prend le mot au sens étymologique. C’est aussi en définitive le sens profond de la grande rafle occidentale du Vel’ d’Hiv que ponctue le sort des femmes et des enfants à leur arrivée à Birkenau.

 [1]

[1] 1. La base de cet article est ma contribution de l’entrée «  Rafle  » dans le Dictionnaire de la Shoah, dirigé par Georges Bensoussan, Jean-Marc Dreyfus, Edouard Husson, Joël Kotek, Larousse, 2009.

2. L’audiométrie donne 3.478.000 téléspectateurs, soit 13.7% de parts de marché. La chaîne publique fait mieux que La nouvelle star, concours de chanson, sur M6.

3. On lira sur Wikipédia, à l’article «  La Rafle (film, 2010)  », un aperçu fort large de sa réception pour le moins mitigée dans la presse française, voire internationale.

4. On ne dispose que de la seule image des autobus parqués le long du Vel d’hiv. L’image souvent utilisée d’un Vel d’Hiv peuplé de personnes en attente est à contre-emploi. Serge Klarsfeld a signalé en vain qu’on n’y voit aucun enfant, aucune étoile jaune. Dans Paris libéré, le Vel d’Hiv a servi de lieu d’internement des collaborateurs. Voir Serge Klarsfeld, «  la couverture photographique de la rafle du Vel’ d’Hiv  », in de Serge Klarsfeld, Le calendrier de la persécution des Juifs en France 1940-1944, édité par Les fils et filles des déportés juifs de France et par The Beate Klarsfeld Foundation, Paris, 1993, pp.289-304.

5. Jean-Paul Duchâteau, «  La rafle  », La libre Belgique, mise en ligne le 15 mars 2010.

6. On se souviendra du film de l’Américain Joseph Losey en 1976, Monsieur Klein avec Alain Delon dans ce rôle. La rafle avec ses policiers parisiens et leurs képis d’époque sert de décor à l’histoire ambigüe d’un collectionneur piégé par son nom à consonance juive. Juif malgré lui, il est raflé et emprunte l’itinéraire des Juifs parisiens qu’il dépouillait.

7. François Mitterand fera ériger en 1994, un monument en bordure du quai de Grenelle, dénommé square de la place des Martyrs-Juifs-du-Vélodrome-d’Hiver, à Paris.

8. Le Nouvel Observateur, n° 1445, 16/07/1992, p 18.

9. Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de la Gironde à l’époque des faits, mais aussi ancien ministre de la 5e république lors de son procès, est condamné le 2 avril 1998 pour complicité de crimes contre l’humanité, soit d’arrestation et de séquestration. La cour d’assises de la Gironde ne retient sa culpabilité que dans le cas de 72 déportés parents des parties civiles à ce procès. Du camp de Mérignac, près de Bordeaux, quelque 1500 Juifs ont été transférés à Drancy et déportés vers Auschwitz.

10. Mais elles ne suffisent pas à la tâche. En zone libre, tandis que les camps sont vidés de leurs Juifs, une grande rafle est menée le 26 août 1942 en zone non-occupée. Elle s’empare de 6 584 Juifs étrangers, mais sera considérée comme un maigre résultat.

11. Les historiens font généralement débuter la déportation de France, le 27 mars 1942. Faute de suivre les déportés jusqu’à leur arrivée à Auschwitz-Birkenau et de prendre en compte leur sort, ils confondent les transferts de Juifs dans un camp de concentration avec leur déportation vers l’Est, c’est-à-dire une déportation génocidaire emportant des femmes et des enfants voués aux chambres à gaz, après leur débarquement à Birkenau.

12. Les chiffres cités ici proviennent de Serge Klarsfeld, Le calendrier de la persécution des Juifs en France 1940-1944, ouvrage cité, notamment pp. 1122 à 1125.

13. On lira l’analyse des sources documentaires de l’extermination des déportés juifs de l’Ouest dans Maxime Steinberg, Les yeux du témoin et le regard du borgne – L’histoire face au révisionnisme, Le Cerf, Paris, 1990. L’ouvrage est désormais accessible intégralement sur le Web.

14. Voir la synthèse historique de Maxime Steinberg et de Laurence Schram, «  Malines-Auschwitz : La destruction des Juifs et des Tsiganes de Belgique  », ainsi que «  L’historique des transports 1942-1944  », in Ward Adriaens, Maxime Steinberg, Laurence Schram, Patricia Ramet, Eric Hautermann, Mecheln-Auschwitz, 1942-1944, VUBPress-Musée juif de la déportation et de la Résistance à Malines, Bruxelles, 2009, 4 volumes, éditions trilingues néerlandais, français, anglais, 18.522 portraits de déportés,1600 p.

15. Heinrich Himmler, Discours secrets, Gallimard, Paris, 1978, p. 167-168.

16. J’avais mis ce point en exergue dans les conclusions de ma thèse de doctorat, voir L’étoile et le fusil, La traque des Juifs 1942-1944, La Vie ouvrière, 1987, vol.2 du 3e tome. J’avais aussi souligné en conséquence que l’adhésion de l’appareil d’État à l’ordre nouveau n’était pas la condition indispensable à la pleine efficacité de l’action des SS des affaires juives (p.260). C’est ce que j’ai appelé par après le paradoxe français dans la solution finale à l’Ouest, in Présence du passé, lenteur de l’histoire, Vichy, l’Occupation, les Juifs, in Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, n°3, mai-juin 1993, pp. 567-582.

17. Conseil des ministres, le 3 juillet 1942, in Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France, Fayard, Paris, 1983, vol. 1, p. 232-233. Comme le montre justement l’historien français, la rafle en zone non-occupée des Juifs étrangers provoquera la «  résistance sans pareil de l’Église  », selon le mot de Laval en personne, voir le rapport du lieutenant SS Röthke sur l’évacuation des Juifs de zone non occupée, le 1.9.1942, ibidem, pp. 407-409.

18. Voir le rapport de Dannecker du 21 juillet 1942, in Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, ouvrage cité, p. 278.

19. Voir le convoi n°19 en date du 14 août 1942, in Serge Klarsfeld, Le calendrier, ouvrage cité, pp. 402 et 1122.

20. S’agissant des Pays-Bas, on se réfère principalement aux travaux de Pim Griffioen et de Ron Zeller, et notamment à leur National report within the framework of the interdisciplinary research project holocaust and ‘polycracy’ in western europe, 1940–1944, Université de Constance, avril 2001.

21. Les 22 et 23 février 1941, 600 Schupos de la police d’ordre sont lâchés sur le quartier juif d’Amsterdam dans une démonstration de violences extrêmes. Ils n’arrêtent toutefois pas plus de 425 Juifs, des hommes âgés de 20 à 35 ans. Ces représailles ciblées répliquent à une nouvelle échauffourée survenue, le 19 février, dans le quartier juif avec des policiers allemands. À leur tour, elles provoqueront une grève générale, unique en Europe et sauvagement réprimée. Une rafle aura encore lieu, le 12 septembre à Twente, à l’est du pays : les 110 Juifs arrêtés sont transférés peu après au camp de concentration de Mauthausen. Ils y rejoignent les déportés de février, du moins les survivants de 4 mois de captivité à Buchenwald. Mauthausen et l’escalier infernal de sa carrière auront raison d’eux et on ne manquera pas de faire savoir leur décès aux Pays-Bas.

22. NG-5219. Dienststelle des Auswärtigen Amtes. Brüssel. Betr. : Juden in Belgien, Brüssel, 11/11/1942 gez. Bargen, in Serge Klarsfeld & Maxime Steinberg, Dokumente, Die Endlösung der Judenfrage in Belgien, The Beate Klarsfeld Foundation, New-York-Paris, (1980), pp. 54-55.

23. On a beaucoup épilogué sur la rafle dite d’Izieu, à propos du procès de Klaus Barbie à Lyon en 1987. Il s’agit en fait d’une descente domiciliaire le 6 avril 1944 au home juif toujours légal où les Allemands s’emparent de 44 enfants et 7 adultes qui seront déportés, un seul survivant.


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