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samedi 12 juin 2010


article paru dans De Morgen 12 juin 2010/traduction française

La mission si délicate de l’UPJB, l’association belge de Juifs pro-palestiniens

Dernièrement quelqu’un m’a dit : « les nazis auraient dû te gazer aussi »  

Ils sont peu nombreux, mais déterminés. L’Union des Progressistes Juifs de Belgique ne rate aucune manifestation pro-palestinienne. Ces dernières semaines également, ils se sont retrouvés au coude à coude avec des musulmans qui hurlaient " Israël assassin’ . De la part du reste de la communauté juive, ils ne doivent pas compter sur beaucoup de sympathie. " Quiconque fait preuve de la moindre compréhension envers les Palestiniens est mis au ban comme mauvais juif".  

Erik Raspoet (trad. Robert Flamant)    

Quand il y a du raffut au Moyen-Orient, la police bruxelloise sait à quoi s’en tenir. La semaine passée, elle a dû gérer cinq manifestations. Peu de monde, mais une atmosphère lourde et une ambiance électrique avec des slogans tels que « Israël assassin », « Israël Etat terroriste ». Les cris étaient répercutés par les façades de l’ambassade israélienne, de la Commission européenne, du ministère des Affaires Etrangères et de la Bourse. La présence visible de la Ligue arabo-européenne n’aura étonné personne, pas plus que celle des comités pro-palestiniens, des organisations des Droits de l’Homme, des organisations de coordination d’Ong et de groupuscules d’extrême-gauche. Une organisation qui ne pouvait pas manquer non plus à l’appel, c’est l’Union des Progressistes Juifs de Belgique. Leur présence était donc prévisible, mais le tableau reste néanmoins insolite : des Juifs qui manifestent contre Israël. "Dernièrement, sur la place Schuman, nous étions une vingtaine", dit Henri Wajnblum, une figure de proue de l’UPJB. " Pas si mal pour une manifestation spontanée qui fut annoncée par des sms et des réseaux sociaux du net. Toutes les manifestations se sont déroulées sans bavures, les mots d’ordre ont été scrupuleusement respectés. Il n’y a pas eu de slogans antisémites, ce qui est toujours un soulagement. Cela n’a pas toujours été le cas. Il nous est arrivé quelques fois de quitter une manifestation lorsque certains participants ne savaient ou ne voulaient pas faire la différence entre Israël et le peuple juif. L’année passée également, pendant la grande manifestation contre la guerre de Gaza, des slogans antijuifs furent scandés. Nous étions choqués, mais nous sommes quand même restés. Difficile de faire respecter parfaitement les mots d’ordre avec 30000 participants. Entretemps, nous avons un accord avec l’Association Belgo-Palestinienne : en cas de slogans antisémites pendant une manifestation, nous aurions le droit de nous en distancier publiquement."

NE TOUCHEZ PAS A L’ETOILE DE DAVID   Où passe la frontière entre la critique de l’Etat d’Israël et la diffamation du peuple juif ? Pour les profanes, la frontière est peut-être vague, mais, pour Henri Wajnblum, le tracé est extrêmement rigoureux. « Crier « Israël assassin » ou brûler le drapeau israélien ne sont pas des manifestations antisémites. Ces attaques portent sur des symboles politiques. Par contre, nous ne supportons pas que l’on avilisse l’Etoile de David. C’était fréquent lors de manifestations pro-palestiniennes mais, entretemps, les autres organisations ont compris que l’Etoile de David a une connotation culturelle plutôt que politique". Une fois par mois, Wajnblum donne une conférence sur l’actualité au Moyen-Orient dans un vieil immeuble de la rue de la Victoire à Saint-Gilles. Dix femmes et deux hommes y assistent. Après la conférence, on sert du clafoutis aux cerises et de la tarte au riz. La plupart des participants sont beaucoup plus âgés que L’UPJB, qui fut fondée en 1939. A l’époque, l’organisation, érigée par des exilés communistes et antifascistes de l’Europe de l’Est, s’appelait Solidarité Juive. Pendant la guerre, beaucoup de ses membres ont lutté au sein du Front de l’Indépendance. « Ce n’était évidemment pas des sionistes », dit Wajnblum. « Communistes convaincus, ils ne juraient que par l’internationalisme. Mais il n’y avait pas de grande opposition entre les deux courants. En 1948, il y a eu une milice de Solidarité Juive qui, avec les sionistes, est allée se battre en Palestine contre les Arabes et, ceci, avec la bénédiction du parti communiste. Ce n’est pas étonnant. En effet, l’Union Soviétique a été le premier pays à reconnaître Israël. C’est à partir du début des années cinquante que la relation avec le parti communiste s’est détériorée, suite aux procès staliniens contre des médecins juifs en Union soviétique. Le mouvement a connu beaucoup de disputes idéologiques et de scissions, c’était un véritable panier à crabes. Ce n’est qu’avec le changement de nom en 1969 que les forces de gauche se sont regroupées. En fait, l’identité de l’UPJB peut se résumer en trois mots : progressiste, laïc, diasporiste. A la différence des sionistes, nous ne croyons pas à une mère patrie mythique. Nous devons construire la vie juive là où les hasards de la diaspora nous ont menés. »   1969, c’était deux ans après la guerre des Six Jours qui a abouti à l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. « Pour nous aussi les choses ont basculé à ce moment-là », dit Wajnblum. « Nous n’étions pas opposés à l’existence de l’Etat d’Israël. Pas plus qu’aujourd’hui, d’ailleurs : les Juifs ont droit à un Etat, tout comme les Palestiniens. Mais nous militons pour un Etat juif dont les frontières seraient celles d’avant la guerre des Six Jours. De plus, cet Etat doit être une véritable démocratie avec des droits égaux pour tous. Il n’est plus tolérable que 1,3 millions d’Arabes soient considérés dans leur propre pays comme des citoyens de seconde zone. Selon notre idéal, Israël doit évoluer d’un état ethnocentrique vers une nation bicommunautaire. »  

SOUS LE JOUG DE LA HAINE DE SOI   Ces points de vue sont clairs, mais qui veut les entendre ? Avec ses 300 membres, l’UPJB est complètement isolée au sein de la communauté juive. Elle n’est pas affiliée au Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique, dont les pousses les plus connues sont le Cercle Ben Gourion qui est favorable au Likoud et doté de l’influente radio Judaïca, ainsi que le Centre Communautaire Laïc Juif (CCLJ) de David Susskind dont l’orientation politique est tant sioniste que de gauche. Et bien que le sigle UPJB peut se lire dans les deux langues nationales, le nombre de membres en Flandres peut se compter sur les doigts d’une seule main.  La co-présidente Anne Grauwels (58), professeur d’économie à l’Ecole Supérieure de Gand en est une. « J’ai été élevée à Ostende dans une famille de gauche », dit-elle. « En fait, j’ai eu une enfance très flamande. Mes parents, qui ont eux-mêmes connu la Shoah, se sont toujours tenus à l’écart de la communauté juive qui, en Flandres, est une affaire exclusivement anversoise et religieuse. Ce n’est que pendant mes études à Bruxelles que j’ai commencé à m’intéresser à mes racines. J’étais de gauche, juive, et solidaire avec les Palestiniens. C’est donc tout naturellement que je me suis retrouvée à l’UPJB. » Oui, elle a de la famille en Israël. « Mais je ne sais ce que j’y chercherais », dit-elle. « De quoi puis-je parler avec ma famille israélienne ? Ni de mes convictions politiques ni de mon engagement pour les Palestiniens, autant de sujets tabous. L’atmosphère en Israël est étouffante, d’autant plus que pour le moment c’est un gouvernement très à droite avec Netanyahu et Lieberman. Quiconque fait preuve de la moindre compréhension envers les Palestiniens est immédiatement mis au ban comme mauvais juif ». Traître, ami des terroristes, voilà quelques mots doux parmi d’autres dont d’autres Juifs vous gratifient. « Un vocable nous est souvent destiné », dit Anne Grauwels, « à savoir « Haine de soi » ». Un Juif qui agit contre Israël est forcément un Juif qui se bat avec son identité et qui est mal dans sa peau. Alors, on appelle cela la haine de soi. Les juifs aiment discuter, c’est bien connu, mais, en cette matière, il n’y a pas de place pour le pluralisme. Israël ne peut être l’objet de la moindre critique ; d’autres organisations juives refusent même de nous écouter. Radio Judaïca est connue comme un bastion de droite où seuls les amis inconditionnels d’Israël ont droit à la parole. De temps à autre, surtout en période d’élections, on peut y entendre un avis déviant. Mais il est tout à fait impensable qu’un porte-parole de l’UPJB puisse s’y faire entendre".

COLLABORATEURS NAZIS   Tous les membres de l’UPJB, du moins ceux qui ont le courage de leur opinion, ont payé le prix pour leur engagement. Des liens d’amitié ont été brisés, des liens familiaux ont cédé sous la pression de conflits idéologiques. « Mon frère ne m’a pas adressé la parole pendant des années », dit Adeline Liebman, la veuve de Marcel Liebman, professeur d’Université à l’ULB et militant des Droits de l’Homme. « Par trois fois, mon mari a reçu des menaces de mort. Ce n’étaient pas des blagues de mauvais goût ; pendant tout un temps nous avons même dû vivre planqués. Un jour quelqu’un lui a craché à la figure que les nazis auraient mieux fait de le gazer. Pouvez-vous vous imaginer ? Des juifs qui disent ça à d’autres Juifs ? » Peu de temps après avoir fait une déclaration à la RTBF pendant une manifestation, Henri Wajnblum a reçu un appel téléphonique. « Un appel anonyme, comme toujours. Cette fois-là j’ai du entendre que ma mère se serait retournée dans sa tombe si elle avait vu son fils en présence de ces assassins. Comment ça, « des assassins » ? Je ne m’étais quand même pas retrouvé en présence de soldats de l’armée israélienne, à ce que je sache. On me raccrocha au nez. » En janvier 2009 aussi, après la manifestation contre la guerre de Gaza, Henri Wajnblum a reçu un coup de fil. " C’était en plein milieu de la nuit. Une voix d’homme me dit qu’il déplore qu’on ne m’a pas emmené avec mon père à Auschwitz. Je doisvous dire que je me suis senti mal. Il faut savoir que mon père n’est jamais revenu d’Auschwitz. J’ai aussi dû entendre qu’à l’UPJB nous sommes les seuls dignes successeurs des collaborateurs nazis durant la Deuxième Guerre Mondiale. Alors que l’UPJB trouve précisément ses racines dans la résistance aux nazis... » Les perspectives d’une paix équitable au Moyen-Orient sont plus sombres que jamais. Comment font-ils pour encore y croire ? « Il y a du progrès », dit Anne Grauwels. « l’année passée, la guerre de Gaza a fortement impressionné la diaspora. Tant en Amérique qu’en Europe, de plus en plus de Juifs se rendent compte qu’Israël se trouve dans une impasse et, qu’à terme, l’oppression des Palestiniens met l’existence d’Israël en danger. Depuis deux ans, le JStreet existe en Amérique, un lobby qui milite pour une solution bicommunautaire et qui tente de faire contrepoids au puissant lobby pro-israélien AIPAC. En Europe, ils ont lancé le JCall en guise de réponse, une plateforme de juifs éminents qui se trouvent sur la même longueur d’onde. En ce qui nous concerne, le JStreet et le JCall ne vont pas assez loin ; l’accent est encore toujours mis d’avantage sur la sécurité d’Israël plutôt que sur les droits des Palestiniens. Mais c’est un pas en avant." Ils continuent donc à manifester. Comme dernièrement à l’occasion de la venue du ministre israélien des Affaires Etrangères, Avigdor Lieberman, invité par une organisation sioniste. « Souvent on discute ferme », dit Wajnblum. « Jusqu’où veut-on aller ? A quels mots d’ordre voulons-nous adhérer ? Nous nous méfions comme de la peste d’être mal accompagnés, parce qu’il nous arrive parfois d’être utilisés comme des juifs-alibis par ceux qui veulent conjurer le reproche d’antisémitisme ».

PAS LE CHOIX   Anne Grauwels avoue que, parfois, en tant que juive et laïque, elle se sent quelque peu mal à l’aise au milieu de manifestants qui affichent une version fondamentaliste de l’Islam. Mais cette répulsion ne fait pas le poids face à l’ idéal partagé. « Israël ne nous laisse pas le choix », dit-elle. « De plus, notre présence a un effet salutaire. En règle générale, les manifestants, et surtout les jeunes allochtones, nous applaudissent. Des jeunes arabo-musulmans découvrent ainsi qu’il y a également des Juifs qui réagissent contre l’oppression des Palestiniens avec lesquels ils s’identifient fortement. » La plus-value pédagogique de l’UPJB est également connue dans l’enseignement en pays francophone. Henri Wajnblum, qui vient de léguer 25 ans de présidence à ses successeurs, s’est maintes fois rendu dans des écoles secondaires afin de calmer des ardeurs antisémites. « Je rentrais dans une classe composée en majorité d’élèves allochtones », raconte-t-il. « D’emblée une question fusait : pourquoi vous leur faites ça ? » « Vous », c’est-à-dire les Juifs, et « leur », c’est-à-dire les Palestiniens. Cette question me permettait d’expliquer qu’il existe une différence entre le peuple juif et Israël".  


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