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mardi 1er juin 2010
JCall met les communautés juives dans tous leurs états
Il y a quelques mois à peine, qui aurait pu imaginer qu’il se trouverait, à l’heure où ces lignes sont rédigées (10 mai), 5325 Juifs européens pour signer un texte qui affirme, entre autres, que le « danger (pour Israël) se trouve dans l’occupation et la poursuite ininterrompue des implantations en Cisjordanie et dans les quartiers arabes de Jérusalem Est, qui sont une erreur politique et une faute morale » ? Et aussi que « l’alignement systématique (des Juifs de la diaspora) sur la politique du gouvernement israélien est dangereux car il va à l’encontre des intérêts véritables de l’État d’Israël » ? Le texte, dont ces deux phrases sont extraites, a été publié en carte blanche dans Le Soir du 20 avril sous le titre Israël-Palestine : appel à la raison, cosigné par quelque nonante personnalités juives européennes, et il continue de récolter chaque jour des signatures sur le site www.jcall.eu sous le titre JCall – European Jewish Call for Reason. Il a été intronisé le 3 mai au Parlement européen. Les deux phrases que nous avons mises en exergue signifient-elles que Jcall est un texte révolutionnaire ? Oui, résolument oui… et non. Résolument oui, en ce sens que c’est la première fois qu’un coin est enfoncé, de manière aussi ostensible, par des personnalités qui font partie de l’establishment juif, dans le consensus communautaire qui veut qu’on lave son linge sale en famille et qu’on ne donne pas du grain à moudre aux « ennemis d’Israël ». Faut-il que les nonante premiers signataires, qui tiennent à proclamer d’entrée de jeu que le lien à l’État d’Israël fait partie de notre identité, aient été alarmés par la dégradation de l’image d’Israël dans l’opinion publique internationale et, plus grave sans doute à leurs yeux, dans de nombreuses chancelleries, pour qu’il se soient décidés à franchir le pas. Mais non, ce texte n’est pas révolutionnaire car il contient d’autres phrases nettement plus problématiques… Ainsi celle qui professe que l’occupation et la poursuite ininterrompue des implantations alimentent un processus de délégitimation inacceptable d’Israël en tant qu’État. Les initiateurs de l’appel semblent allègrement confondre dénonciation de la politique israélienne par les défenseurs de la cause palestinienne avec la remise en cause de la légitimité de l’État d’Israël dans ses frontières d’avant le 5 juin 1967. Et cette autre… Il importe donc que l’Union européenne, comme les États-Unis, fasse pression sur les deux parties et les aide à parvenir à un règlement raisonnable et rapide du conflit israélo-palestinien. Cela fait un bon bout de temps que l’Autorité palestinienne a accepté de revenir à la table de négociations pour autant que le gouvernement Netanyahou-Lieberman-Barak décide du gel de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. C’est donc sur la partie israélienne que les pressions doivent s’exercer. Les signataires ne peuvent pas ignorer les dégâts qu’ont provoqués le renvoi dos à dos des deux parties et l’équidistance. Et cette dernière enfin… Si la décision ultime appartient au peuple souverain d’Israël, la solidarité des Juifs de la Diaspora leur impose d’œuvrer pour que cette décision soit la bonne. Le peuple souverain de Palestine n’aura-t-il pas voix au chapitre ? Il s’agit donc d’un texte a minima qui n’a le souci que de l’avenir et de la sécurité d’Israël.
Les organisations « représentatives » et la droite résolument contre
Cela ne l’a pas empêché de déclencher une tempête au sein de la Communauté juive… Ainsi le CCOJB n’a mis que deux jours pour régir par un communiqué dans lequel il regrette qu’en ce jour de Yom Haatsmaouth, anniversaire de l’Indépendance de l’État d’lsraël, il ne se soit pas également agi de rendre hommage au bilan positif de l’État juif, et souhaitant que des musulmans et des Arabes lancent à leur tour un « Appel à la raison » au monde arabe et aux Palestiniens pour qu’ils reconnaissent l’État d’Israël, seule démocratie de la région, et s’engagent à négocier une solution « à deux États » dans le respect mutuel et sans violence. Le CCOJB n’a apparemment jamais entendu parler de l’Initiative de Paix de la Ligue Arabe, adoptée en 2002 puis reconfirmée en 2007, qui propose à Israël la normalisation de ses relations avec l’ensemble du monde arabe en échange d’un retour sur les frontières d’avant le 5 juin 1967, en ce compris Jérusalem-Est, et d’une solution négociée à la question des réfugiés. Le Forum der Joodse Organisaties et le Consistoire central israélite de Belgique ont fait tout aussi fort qui, dans un communiqué également daté du 22 avril, dénoncent cet Appel à la raison émanant de quelques individus et d’une organisation qui ne représente qu’une petite minorité au sein de la communauté juive d’expression française (mais de qui peuvent-ils bien parler puisque l’UPJB n’est pour rien dans le lancement de cet appel ?). Et de regretter, à l’instar de notre organisation sœur, le CCOJB, que cette minorité souhaite former un lobby afin de faire pression sur les leaders du seul État démocratique du Moyen-Orient afin de faire prévaloir leur propre opinion. Metula News, qui se présente comme une agence de presse israélienne francophone, mais qui est tout sauf un média neutre, Metula News n’a pas été en reste qui, sur son site, nous apprend qu’une entreprise lamentable appelée JCall a donc vu le jour en Europe et a permis de voir se réunir autour des mêmes propositions Bernard-Henri Lévy, Patrick Klugman et, hélas, Alain Finkielkraut. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau trouble à une autre entreprise, intitulée JStreet, qui sévit aux États-Unis depuis le printemps 2008. Dans ces conditions, il est parfaitement légitime de se demander si la création, maintenant, de JCall n’aurait pas pour objectif de doter Barack Obama d’un moyen supplémentaire de sa politique, dangereuse pour la sécurité d’Israël, quoique puissent en dire les signataires de la pétition. Citons encore, et peut-être surtout, un autre appel à signatures qui entend prendre le contre-pied de JCall – Appel à la raison, un appel initié notamment par Pierre-André Taguieff et Shmuel Trigano, et dans lequel on ne sera pas étonné de trouver les signatures de Moise Rahmani et Joël Rubinfeld. Cet appel, qui a déjà recueilli 8350 signatures à ce jour (11 mai) est intitulé Raison garder et on peut le trouver sur le site www.dialexis.org. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne fait pas dans la dentelle… Un groupe d’intellectuels et de personnalités se réclamant avec ostentation de leur appartenance juive pour gage de leur objectivité a pris l’initiative sélective d’un « Appel à la raison ». En réalité, cet appel va à l’encontre de ses buts affichés : la démocratie, la moralité, la solidarité de la Diaspora, le souci du destin d’Israël. L’offensive politicienne qui le sous-tend est claire pour tout le monde. L’idée d’une paix imposée à Israël sous la pression, voire l’intervention de puissances, est un déni de la démocratie et du droit international, aux relents néo-colonialistes. Elle bafoue le libre choix des citoyens de la démocratie israélienne et constitue un dangereux précédent pour toutes les autres démocraties. Alors que les signataires font peser la responsabilité de l’impasse sur le seul Israël, toutes les enquêtes objectives montrent et démontrent que ni l’Autorité ni la société palestiniennes ne sont véritablement intéressées par une paix juste. La création d’un État palestinien sans la confirmation de la volonté de paix du monde arabe sans exception exposerait le territoire exigu d’Israël à une faiblesse stratégique fatale. Les initiateurs de cet appel n’ont eux non plus apparemment jamais entendu parler de l’Initiative de Paix de la Ligue Arabe…
La gauche pas convaincue, mais…
Nous l’avons vu, à la droite de JCall, bien qu’il s’en faille de beaucoup que tous ses signataires soient des gens de gauche, on est résolument contre. À sa gauche, on n’est pas convaincu, mais on lui trouve néanmoins des aspects positifs… Ainsi, Henri Goldman, journaliste et par ailleurs membre de l’UPJB, sur blogs.politique.eu.org/henrigoldman… Le lancement de ce texte, promu de façon fort professionnelle, est un petit événement, puisqu’à travers lui, une fraction non négligeable de la population qui se revendique juive rompt collectivement l’interdit qui veut qu’un Juif de la diaspora n’a pas à se mêler des choix posés par les Israéliens ; il est tenu de les soutenir quels qu’ils soient, comme un bon petit soldat. (…) Quelle que soit l’analyse qu’il convient de faire du texte lui-même, il faut saluer la dynamique qu’il a initiée, même si, pour ma part, j’ai de sérieux doutes sur sa postérité. Qu’une fraction importante des Juifs d’Europe signifie à l’État d’Israël que le temps de l’inconditionnalité est terminé, ce n’est pas un fait anodin et il faut le mettre au crédit de cette initiative. Ce simple constat devrait suffire à modérer les ardeurs de ceux qui, parmi mes amis, ne digèrent pas le texte de l’Appel, avec quelques bonnes raisons d’ailleurs. (…) À vue de nez, la critique « de gauche » viendra contrebalancer celle « de droite » et conforter l’idée que l’« Appel à la raison » est bien la voix de la sagesse et du juste milieu. (…) J’ai apprécié à la tribune du Parlement européen les propos de l’historien Zeev Sternhell, assumant une posture de gauche, voire (en réplique à Barnavi) « gauchiste », les gauchistes étant pour lui ceux qui ont eu raison avant les autres, ceux de Daniel Cohn-Bendit critiquant, après Sternhell, le concept d’État juif contraire à l’idéal démocratique, ceux d’Avi Primor, dont la maîtrise de la langue française est un vrai régal, affirmant ne pas craindre de déplaire à l’opinion israélienne et qui fit applaudir le nom de Simone Süsskind. (…) Je comprends ceux de mes amis qui ont signé l’Appel en espérant peser dans ce sens et je leur souhaite bon courage. Mais le souvenir de quelques initiatives passées, qui sont retombées comme un soufflé, me laisse peu d’espoir. Je les comprends, mais je ne les suivrai pas. Son de cloche similaire chez nos amis de L’union juive française pour la paix (UJFP)… La politique intransigeante du gouvernement Netanyahou, qui, en poursuivant la judaïsation de Jérusalem, va jusqu’à narguer le gouvernement Obama, ne peut que susciter des protestations dans les grandes communautés juives du monde occidental, y compris au coeur des communautés organisées. (…) Dans cet état d’esprit, il a été lancé au niveau européen un appel « JCall », dont les initiateurs en France sont diverses personnalités telles que Daniel Cohn-Bendit, Bernard Henry Lévy ou Alain Finkielkraut. Cet appel dénonçant la colonisation ininterrompue de la Cisjordanie, il ébranle le monolithisme arrogant du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France), courroie de transmission de la politique israélienne, et suscite des remous dans la population juive, ce qui ouvre la voie à des remises en cause que nous espérons de plus en plus profondes. Toutefois, l’Union Juive Française pour la paix ne peut apporter sa signature à ce texte ni le soutenir de quelque façon que ce soit. (…) Les Palestiniens sont les grands absents de ce texte, Gaza n’y existe pas, le droit des réfugiés n’y existe pas, le droit de tous les habitants d’Israël à une citoyenneté complète n’y existe pas. Pire, le texte estime que la décision finale n’appartient qu’aux Israéliens, ne donnant aucune voix au chapitre aux palestiniens. Et aussi chez Michel Warschawski qui s’exprime au nom du Alternative Information Center… Il y a quelques jours nous avons publié sur le site de l’AIC le communiqué de nos amis de l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP), critique envers une pétition initiée par d’éminentes personnalités juives européennes contestant la position de refus du gouvernement israélien actuel. Je partage complètement la critique de l’UJFP, en particulier quand la seule raison que les auteurs du texte de la pétition donne, pour fonder leur critique de la politique suivie par Netanyahou, est ses effets sur le devenir d’Israël, et non pas ses effets sur les droits fondamentaux des Palestiniens, comme s’ils n’étaient qu’un objet et non des acteurs politiques. Dire cela ne signifie pas que l’on doive être indifférent à cette pétition et à l’émergence de JCall en Europe. Que des personnalités juives, comme Bernard-Henri Lévy ou Daniel Cohn-Bendit, aient décidé de critiquer ouvertement un gouvernement israélien est un signe fort de l’isolement grandissant d’Israël sur la scène internationale et du malaise que traversent les communautés juives. (…) La question est : ce message sera-t-il entendu ou pas, et quand, par l’opinion publique israélienne. Pour l’heure, il semble bien que l’opinion publique soit en Israël aussi sourde que le gouvernement.
Simone Susskind avec un temps involontaire de retard
Nous sommes plusieurs à nous être étonnés de ne pas voir la signature de Simone Susskind, dont on connaît l’inlassable combat en faveur d’une paix négociée et juste, parmi les premiers signataires. La raison en est simple, ainsi que le souligne Henri Goldman… Elle ne fut tout simplement pas associée à l’initiative… Sans doute son positionnement est-il trop clair face à certains chèvrechoutistes retors qui cherchent surtout à travers l’appel à se dédouaner d’une assimilation gênante pour leur image de marque avec l’actuel gouvernement israélien. C’est donc avec un temps de retard qu’elle a signé, appelant ses amis à le faire également… Certains parmi nous le trouveront trop vague et trop faible mais il suffit de voir les réactions de cercles officiels israéliens et de la droite de nos communautés pour comprendre qu’il est essentiel de mobiliser toutes celles et tous ceux qui, dans les communautés juives de la Diaspora, pensent que les politiques de ce gouvernement mènent à la disparition d’un État d’Israël démocratique et florissant aux côtés d’un État palestinien souverain et viable.
Une signature inattendue… S’il est bien une signature à laquelle les initiateurs de JCall ne s’attendaient pas, c’est celle d’Esther Benbassa. Elle s’explique de sa décision dans un long texte dont nous publions ici quelques extraits… L’« Appel à la raison » lancé par le clone juif européen de JStreet, moins offensif que ce dernier, moins puissant, moins pragmatique aussi, ne fait certes pas allusion aux sujets qui fâchent : asymétrie radicale des situations des deux entités en présence, souffrances palestiniennes, négociation inévitable avec l’Autorité palestinienne et le Hamas conjointement, question des réfugiés, etc. Sa frilosité est manifeste. Il n’en constitue pas moins un petit pas en avant. Il ressemble plus à une timide résurrection du mouvement « La Paix Maintenant », qui n’a pas su tenir ses promesses dans la longue durée et qui s’est étiolé, en raison de son virage à droite et de sa mollesse, surtout à cause de l’effondrement global de la gauche en Israël comme en diaspora. Certes, les principes énoncés d’une paix volontariste, que l’Union européenne et les États-Unis pourraient contribuer à imposer aux Israéliens et Palestiniens, et du rôle positif que la diaspora juive serait susceptible de jouer en ce sens, le tout dans le cadre d’une fidélité réaffirmée à Israël et au principe de son existence, ne sont pas de nature à choquer les personnes de bon sens. Mais les noms de certains signataires prestigieux pourront faire hésiter le quidam de bonne volonté éventuellement tenté de se joindre au mouvement. On retrouve là, curieusement, les noms de quelques anti-palestiniens convaincus (ou qu’on croyait tels) d’hier, ceux de quelques soutiens inconditionnels d’Israël d’aujourd’hui. Mais on y trouve aussi des hommes et femmes authentiquement désireux de la paix, de la vraie. Cet appel permet en même temps à ceux qui, hier déjà, appelaient à la raison d’unir leurs voix et de se faire entendre, sans être considérés comme des « traîtres » juifs, comme je l’ai été moi-même pendant des années. Je signe donc l’appel de JCall. Parce qu’il est urgent de s’engager dans la voie de la paix, et de le faire savoir, aujourd’hui encore plus qu’hier, étant donné l’impasse actuelle, grosse de nouveaux conflits meurtriers. Je le fais sans illusion et sans naïveté, pour que cet appel, malgré ses défauts, ne se délite pas, comme se sont délités « La Paix Maintenant » et les « accords » de Genève. Pour qu’il ouvre sur autre chose, devienne une force de persuasion, passe de l’état de pétition à celui de force agissante.
… et pas vraiment souhaitée
On ne peut en effet pas expliquer autrement le communiqué daté du 5 mai que les initiateurs de JCall ont cru utile de placer en tête de leur site…(…) Nous ne pouvons empêcher personne de se réclamer de notre texte pour des raisons qui leur sont propres, Internet est ainsi fait. Mais cet Appel n’est pas un menu à la carte où chacun est libre de puiser ce qui lui convient, ni d’apporter de manière ostentatoire sa signature en tenant des propos qui la contredisent en même temps. C’est une profession de foi dont chaque mot a été soigneusement pesé, une proclamation à prendre ou à laisser. Tout entière. Y compris, et notamment, dans la partie du texte qui exprime l’attachement des signataires à Israël et, donc, leur référence commune à la grandeur du sionisme. (…) En tant que représentants d’une partie de la diaspora juive, nous serions ravis de pouvoir être les partenaires d’un dialogue avec les signataires d’un appel symétrique au nôtre issu de personnalités palestiniennes et du monde arabe. Une telle initiative, dont la portée historique n’échapperait à personne, aurait un impact majeur sur beaucoup de citoyens européens juifs qui hésitent encore à nous suivre. (…). Dommage ce communiqué qui marque tout de même très clairement les limites des initiateurs de JCall… Ceux qui défendent le droit du peuple palestinien en même temps que le droit à l’existence de l’État d’Israël, mais qui ne reconnaissent pas la grandeur du sionisme seraient-ils exclus de cet appel ? Voilà qui serait grave… De plus, ces mêmes initiateurs ne semblent, eux non plus, jamais avoir entendu parler de l’Initiative de Paix de la Ligue Arabe… Une question pour terminer… Quelle serait l’attitude des signataires de JCall si les pressions qu’ils appellent de leurs vœux se heurtaient à l’obstination d’Israël, notamment en matière de gel de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ? Se joindraient-ils à ceux qui appellent à des sanctions ou baisseraient-ils les bras ?