UPJB Union des Progressistes Juifs de Belgique
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Henri Liebermann – Pagneul 1936-2012

Ces deux articles ont été publiés dans le mensuel Points critiques n° 325 d’avril 2012

Chère Berthy, chers Dominique, Patrick, Sophie, et chers petits enfants,

Il me revient le devoir, au nom des amis proches, d’évoquer ici le parcours de notre cher Pagneul, et de vous exprimer combien nous partageons avec vous la tristesse de sa disparition.. Nous, qui avons, pour la plupart depuis la plus tendre enfance et tout au long de nos existences, tant partagé avec lui de moments de vie, et une même vision du monde, et une manière commune de ressentir les choses et de réagir aux évènements.

Comment résumer sans la trahir toute une existence ? Comment évoquer à la fois l’enfant, traumatisé par la disparition de ses parents morts en déportation, l’enfant caché dans le midi de la France à qui on avait demandé de feindre d’être muet, pour ne pas trahir son origine, et aussi tout son parcours d’homme ? Je pense que la clé de la personnalité de Pagneul se trouve dans son enfance, et dans le vécu de sa reconstruction , au sortir de la guerre.

Heureusement, il fût recueilli et adopté par Dov et Fela Lieberman, son oncle et sa tante maternelle, et il eut une jeunesse choyée dans une famille chaleureuse et aimante, et aussi militante et engagée alors dans Solidarité Juive.

Dès 1945 le jeune Riri passa ses vacances dans les colonies de la SOL de Middelkerke et de Presles et continua à les fréquenter jusque vers 1953. En parallèle, il rejoignit en 45 ou 46, l’USJJ, l’organisation de jeunesse de la SOL, créée en 1944, dans la section Leibke : ce fût un chaud cocon de substitution pour lui et bien d’autres, dont le groupe, soudé déjà à cette époque, l’est resté jusqu’aujourd’hui. Sauf les disparus, elle est présente au rendez vous d’adieu d’aujourd’hui.

À partir de 1953 , les jeunes de 16 ans quittent le mouvement, ou rejoignent des organisations de jeunesse progressistes belges, sur injonction des responsables de « Solidarité Juive », alors liés au PC, et qui prônaient l’assimilation dans la rue belge. L’USJJ se vide peu à peu de ses jeunes membres.

En 1954, Henri, totemisé entretemps en « Épagneul » en raison de sa chevelure flamboyante et de sa gentillesse, est le dirigeant de la section Hans crée en 1949. Il reste alors peu de militants et de dirigeants à l’USJJ. Pagneul les réunit et leur soumet ce choix cornélien. Ou mettre la clé sous le pailasson, ou relever le défi et relancer l’USJJ. La deuxième alternative emporta l’adhésion.

Maxi, qui succéda à Pagneul comme dirigeant nous rapporte : « C’est ce que nous avons fait, et on a rebâti un mouvement qui comptait, lorsque Pagneul nous a quittés, 4 sections et quelque 80 jeunes. Pagneul a littéralement porté l’USJJ à bout de bras lors de cette renaissance ».

Si je suis un peu long sur cette période de la vie de Pagneul, c’est qu’elle a vraiment beaucoup compté pour lui, et que les liens noués au cours de cette période ont constitué en grande partie le terreau de sa vie affective et sociale future, surtout par sa rencontre avec Berthy, dont il a été le responsable dans la section Hans avant d’être son compagnon de toute une vie !

Que pensaient de Pagneul ses copains de la section Leibke et ses jeunes de la section Hans ? Donnons leur la parole :

Pour Dorette, le copain : « Le plaisir de se voir tous les samedis au local et les dimanches place Rouppe : Pagneul, le bon copain généreux et chaleureux, toujours souriant, avec un vif goût pour la vie collective, respectueux du bon déroulement des activités et prenant au sérieux sa responsabilité de trésorier de la section. En colo,il était toujours le premier prêt pour les ballades en chantant sur la digue et infatiguable pour les horas endiablées ».

Pour Maxi, le dirigeant : « Pour moi, il faisait office de grand frère. Si pour certains, il intervenait trop dans leur comportement privé, pour moi, c’était à ma demande. C’est à lui que je m’ouvrais et demandais conseil, et il me répondait avec sagesse et bon sens. Et il n’y avait pas que la politique ! il partageait aussi ses loisirs avec nous : rendez vous du samedi soir à la Bourse, pour un ciné, puis frites ou spaghetti bolo ! Et discussions sans fin en se raccompagnant à pied dans les rues de Bruxelles, et aussi une année en sillonnant Israël avec lui ».

Pour José, le dirigeant : « Pagneul était sévère mais juste. Très à cheval sur la morale , dans l’esprit de l’époque, plaçant aussi les résultats scolaires de ses jeunes parmi ses prorités. Mais il était particulièrement fraternel, attaché passionnément à l’Usjj, consacrant un temps fou à ses garnements, dont il acceptait sans problème la prise d’autorité de certains. Pas autoritaire pour un sou, naturellement sympathique, souriant, très attaché à ce qui était notre idéal commun, très responsable ».

Au sortir de l’adolescence, les contacts s’espacent quelque peu. Il y eut pour tous d’abord les études, puis le service militaire, puis les démarrages dans la vie professionnelle, puis les mariages, puis les enfants,… Chacun au sein du groupe suivit en parallèle son chemin particulier. Pagneul travaillait pour l’usine de Dov, son père adoptif, dans le nord de la France, où il résidait toute la semaine, rentrant les week-ends.

De Solidarité Juive, lieu initial de nos rencontres subsistait la nostalgie du vécu en commun et l’idéal progressiste partagé. Aussi, au sein d’un groupe issu de la section Leibke, élargi aux conjoints et aux anciens moniteurs des colos, naquit, en 1966, l’idée de reconstituer un groupe, ce qui se concrétisa en 1966 au cours d’un convivial week-end familial dans la colonie de Faulx-les-Tombes, où anciens des colos et de l’Usjj créèrent « Contact 66 ».

Ce fût rapidement le succès, le cercle s’étendit rapidement et cela aboutit en 1969 à la fusion avec Solidarité, en symbiose aves les aînés et, dans la foulée, la création de l’actuelle UPJB.

Plus tard, sous l’impulsion de Marcel Liebman, dans les années 75-85, l’UPJB s’imposa comme l’organisation juive militante de gauche, fidèle à l’idéal progressiste de ses origines, non sioniste et militant activement pour l’émergence de deux États et d’une paix juste et négociée entre Israël et les Palestiniens.

En 1986, Pagneul, plus présent alors à Bruxelles, fut élu président de l’UPJB. C’était la première présidence issue du sérail, qui mena des actions marquantes, avec lesquelles nous étions en parfaite symbiose. Il exerça son mandat jusqu’en 1993 avec le même enthousiasme et engagement qu’au temps où il dirigeait l’USJJ.

Durant les années 80-95, notre génération fût très présente au comité de l’UPJB, et fut, avec d’autres copains, un groupe artisan très collectif et efficace de beaucoup d’activités variées, tant politiques que culturelles et de convivialité. Avec en parallèle nos rencontres amicales d’où les préoccupations UPJBistes n’étaient jamais absentes et tant de réveillons passés ensemble, avec de nouveaux amis aussi, non issus du sérail, comme Barbara et sa fille Pauline, et vous avez pu (ou pourrez) constater combien cette greffe a été profonde et solide .

En 96, cinq copains nés en 1936, dont Pagneul, organisèrent pour leurs 60 ans un mémorable rassemblement festif, qui fût l’occasion de retrouvailles joyeuses avec beaucoup d’anciens copains. En 2006, on s’est retrouvé aussi tout un week-end , pour fêter leurs 70 ans, et encore en décembre dernier, en petit comité, pour leurs 75 ans. Et les anciens de la section Leibke, même ceux qui ont pris leurs distances avec le 61 rue de la Victoire, se retrouvent avec plaisir pour évoquer le passé.

Les plus jeunes ont suivi le mouvement. Des retrouvailles il y a deux ans de la section Hans, José nous dit de Pagneul : « Le revoyant des années après, je trouvais qu’il avait encore bonifié, ayant perdu toute raison d’être le guide ; il était un copain sympa, chaleureux. Lors de cette rencontre, et déjà atteint par la maladie, il rayonnait, suivait tout, lançait des mots drôles, couvé amoureusement par sa Berthy. C’était vraiment un spectacle touchant.Il partageait notre commun souci du passé. On lui doit la publication des mémoires de son père. Et cet attachement à ce passé militant, sans aucune forfanterie, avec un jugement très sain et critique, était, en soi aussi, remarquable » .

Ces dernières années, la maladie avait en effet affaibli sa vitalité, affecté sa mémoire et ralenti sa vie. Avec une affection et une attention de tous les instants, Berthy a veillé sur lui de manière admirable, le sollicitant sans cesse par des activités, pour retarder le cours de la maladie. Nous avons eu encore en décembre dernier la joie de fêter avec lui les 75 ans de ce noyau de copains nés en 1936. Vieilles photos et nostalgie étaient au rendez-vous !

Je le revois encore, lors d’un des derniers réveillons passés chez eux, se lever, tapoter son verre pour réclamer le silence, nous interpeller d’un vibrant « camarades », puis nous dire avec des mots émus et émouvants, combien avait compté pour lui, tout au long de sa vie, cette amitié née depuis l’enfance, à l’USJJ, dans les colos et à l’UPJB...

Cher Pagneul, au nom de tous tes copains, parmi lesquels tu étais, avec Berthy, un élément central et fédérateur, nous t’adressons un dernier et affectueux adieu.

Jackie Schiffmann

Bonjour ma Chérie, je ne te dérange pas ? Je t’appelais, juste comme ca, pour prendre de tes nouvelles.

Il étaient comme ca, les coups de fil de Pagneul. Inattendus, chaleureux, attention​nés, attentifs. Ils faisaient de vous quelqu’un qui comptait, dont le point de vue comptait. Pourtant, à l’époque, on était entre 86 et 93, je n’avais pas d’engagement particulier dans notre organisation dont il était alors président. Et puis, un jour, au bout de ces coups de fil, une proposition : l’UPJB devrait se faire le relais du WOFPP, cette toute jeune organisation de femmes israéliennes choquées par les arrestations et détentions administratives de nombreux Palestiniens, notamment de très jeunes enfants. J’ai pensé que ça pouvait t’intéresser, Carine. J’ai dit oui. Surtout pour lui faire plaisir, je crois. Parce qu’il avait raison, parce que c’était bien de le faire, parce qu’il fallait le faire, et si pas nous qui ? Puis très vite, j’ai dit non, Pagneul, pas le temps, pas la tête à ca, pas l‘envie tout simplement, plus tard, quand je serai retraitée… Quelques années après, c’est avec la même conviction qu’il s’engagea au côté de la Benevolencia, l’organisation juive de Sarajevo. En 94, lors du génocide des Tutsis au Rwanda, il fut un des premiers à favoriser les contacts avec les victimes, à les aider à témoigner. Yolande Mukagasana, désormais fidèle à notre commémoration du ghetto, fut de celles-là.

Je me rappelle, en écrivant ces quelques mots, avoir eu avec lui une discussion autour de cette idée d’envie. Il ne comprenait pas. Il était comme tous ceux de sa génération, les Marcel, les Léon, les Mina, les Rosa, quelqu’un du coude-à-coude, de l’entraide, de la solidarité. Il ne s’agissait pas de savoir si on avait envie d’aider. On aidait, point. Comment sans doute, en y pensant aujourd’hui, pouvait-il en être autrement pour cette génération de la cache, de la perte, de la disparition, sauvée par l’amitié et la solidarité ?

Oui, amitié et solidarité : c’est cela la marque de Pagneul pour moi.

À l’image de ses chroniques dans Points Critiques sur la vie de l’UPJB que nous évoquons souvent et qui manquent à la revue. À l’image aussi de sa main toujours tendue et de son petit mot de bienvenue, toujours, aux nouveaux venus dans la maison. Discret, réservé, ne se la ramenant pas, loin des forts en gueule de la génération précédente, celle des grandes figures politiques, ces mammouths de la résistance. Avec Pagneul, on était dans l’affectif, l’affection, le tête-à-tête. Il prenait chacun un à un.

Comme il a dû le faire avec vous, chers amis, chère Berthy, chers Dominique, Patrick, Sophie, vos compagnes et compagnons, vos enfants. Un à un.

Avec la perte de Pagneul, le manque qu’il a commencé a laisser en chacun d’entre nous, lui dont le sourire et la présence jusqu’au bout nous auront réchauffé le coeur, je pressens comme le début de la fin d’une époque. La fin, triste et déchirante pour nous tous et pour notre maison, de cette génération des enfants cachés dont souvent, les enfants eux-mêmes ont voulu s’éloigner. Petit à petit, ces êtres d’émotion nous quittent, VOUS quittent, très chères Rosa, Mina, Berthy. Mais vous faites face, bien vivantes, bien accrochées, et capables même de nouvelles joies. Car le mouvement continue.

Et tandis que la tristesse nous étreint, nous nous devons de voir, dans le même temps, que s’ouvre une nouvelle page qui voit vos enfants, par leurs propres enfants, vos petits-enfants, remettre leurs pas dans ceux de leurs pères.

L’histoire est décidément imprévisible. Le mouvement continue, oui. Le mouvement du mouvement. Le mouvement de la

vie.

Carine Bratzlavsky

Article mis en ligne le lundi 2 avril 2012. Première publication le 2 avril 2012.

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