UPJB Union des Progressistes Juifs de Belgique
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David Susskind

Henri Wajnblum

Son français à la musicalité yiddish sans pareille nous manquera. David Susskind, Suss, s’en est allé le 25 novembre à l’âge de 86 ans.

Certains se demanderont sans doute pourquoi l’UPJB tient à lui rendre un hommage appuyé en Une de Points critiques. Il avait été « de la maison », membre fondateur de l’Union Sportive des Jeunes Juifs (USJJ) qui allait devenir l’Union des Jeunes Juifs Progressistes (UJJP) et enfin, en 1969, l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB). Mais, « de la maison », il ne l’était plus depuis longtemps. Il l’avait quittée en 1959 pour créer le Centre Culturel et Sportif Juif (CCSJ) qui allait devenir le Centre Communautaire et Laïc Juif (CCLJ), dont la base tout au moins allait, au fil du temps, se montrer de plus en plus hostile à l’UPJB en raison de ses positions sur le conflit israélo-palestinien. Alors ? Alors, tout simplement, parce que, malgré nos oppositions, David, Suss, a été durant un bon demi-siècle une personnalité, un homme, un Mentsh (et non pas un Mensch comme « ils » l’écrivent en utilisant l’orthographe allemande et pas la translittération yiddish, on se demande bien pourquoi) qui, par ses engagements, aura marqué de son empreinte toute la vie communautaire juive de Belgique.

De sa conversion au sionisme, après avoir été communiste moscoutaire puis maoïste, de son soutien indéfectible à Israël, mais pas à sa politique, jusqu’à son engagement total pour la restitution des biens juifs en déshérence, en passant par son combat en faveur des refuzniks juifs d’URSS et par celui contre le Carmel d’Auschwitz, par l’organisation aussi, en 1988 et 1989, avec Simone, de Give Peace a Chance et Give Peace a Chance – Women Speake out, David Susskind aura été de tous les combats qui ont agité la communauté juive de Belgique.

Son soutien à Israël se manifeste dès 1967, lors de la guerre de juin. Il mobilise le CCLJ pour organiser des collectes de sang et d’argent. Mais pour lui, la victoire israélienne et la conquête de la totalité de la Palestine mandataire doivent être l’occasion, pour Israël, d’enfin faire la paix avec ses voisins. « Échanger les territoires conquis contre la paix », tel est son credo ; et c’est dans ce sens que vont aussi les déclarations de certains responsables politiques israéliens. Mais il déchante assez vite… Je me souviens, c’était fin 1967 ou début 1968, le CCLJ recevait quelques ministres du Mapam, un parti sioniste de gauche qui se fondra plus tard dans le Meretz, qui étaient venus promouvoir cette idée de l’échange des territoires contre la paix. À un moment, n’y tenant plus, David les interpelle : « où est votre carte des frontières ? », il n’y avait pas de carte, il n’y en aura jamais.

Mais Suss voulait continuer d’y croire. Toute sa vie il aura répété ce credo : « un peuple qui en occupe un autre ne peut pas être libre »… Alors pourquoi le CCLJ et l’UPJB ne se sont-ils pas retrouvés pour mener ce combat ensemble ? Parce que David Susskind estimait que nous étions par trop radicaux et que notre a-sionisme était incompatible avec son sionisme. Cela n’a cependant pas empêché que, à l’instar de Marcel Liebman, il devienne la bête noire de la communauté juive qui l’accusait, ni plus ni moins, d’être un propagandiste de l’OLP ! En janvier 1982, La Tribune Sioniste publiait une caricature le montrant, vendant Regards à la criée, ovationné par Yasser Arafat et d’autres !

Ces attaques l’ont profondément blessé, mais ne l’ont pas empêché de continuer inlassablement à mener le combat en faveur de la solution à deux États.

Pour ce qui nous concerne, nous ne nous y sommes jamais trompés… Suss était certes un adversaire politique, nos divergences étaient profondes, mais ce n’était pas un ennemi. Et nous n’avons jamais manqué de prendre le chemin du 52 rue de l’Hôtel des Monnaies pour assister, lorsqu’elles nous intéressaient, aux conférences et débats que le CCLJ y organisait. Et Suss, au contraire des autres membres du CCLJ, n’avait pas oublié le chemin qui menait au 61 rue de la Victoire… En 1995, il n’avait pas hésité à venir y visiter, avec une certaine envie, notre exposition Herbes amères qui parlait de nos familles avant, pendant et après le judéocide, pas hésité non plus à assister en 1997 au colloque que nous avions organisé à l’occasion du centenaire de la naissance du Bund et, plus tard encore, à la célébration du 61ème anniversaire du 61 rue de la Victoire.

Blessé, David Susskind l’aura encore été à diverses reprises au cours de ces dernières années. Ainsi, visiteur du Soir dans son édition du 28 avril 2007, il reprochera au quotidien : « Vous avez publié un article ce 26 avril à propos de l’inauguration par Guy

Verhofstadt prévue le 8 mai d’une plaque du souvenir [qui évoquera les persécutions subies par les Juifs durant la Seconde Guerre mondiale]. Et vous y avez donné autant d’importance à l’avis d’une vingtaine de contestataires juifs qui exigent plus de la part de l’État belge qu’à celui des représentants de la communauté juive, dont j’étais, qui ont négocié cette commémoration avec

MM. Verhofstadt et Flahaut ; cette mise à égalité me semble injuste. » Nous étions parmi ceux qui, avec Maxime Steinberg, estimaient en effet que la Belgique continuait d’éluder sa responsabilité dans la traque des Juifs et, donc, dans leur assassinat durant les années noires.

Nous avons également été de ceux qui ont estimé que les dirigeants communautaires, dont David, ont été beaucoup trop conciliants dans les négociations sur la restitution des biens juifs spoliés et laissés en déshérence, ainsi que sur les réparations que l’État belge aurait dû verser aux victimes des persécutions raciales ou à leurs ayants droit, dans la mesure où il y avait largement sa part de responsabilité. David Susskind, lui, défendait bec et ongles les accords intervenus qui avaient débouché sur la création, avec les biens des victimes et non les fonds de l’État, d’une Fondation du judaïsme, Fondation dont nous avons toujours dénoncé l’opacité et l’absence totale de caractère démocratique.

Mais aujourd’hui, l’heure est à l’hommage à l’homme de profondes convictions qu’il était. Il manquera à tous ceux pour qui les valeurs de justice et d’ouverture à l’Autre sont une priorité

absolue.

Article mis en ligne le dimanche 1er janvier 2012. Première publication le 1er janvier 2012.

Dernière mise à jour le 10 juin | 139783 visites depuis le 11 novembre 2009

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